Actualites/Alberto Castillo : Le médecin du peuple et le rythme des cent quartiers

Alberto Castillo : Le médecin du peuple et le rythme des cent quartiers

Alberto Castillo : El cantor de los cien barrios porteños

Alberto Castillo est une figure majeure du tango argentin, dont la voix rythmique incarne l’énergie des quartiers populaires de Buenos Aires.

 

La voix qui soigne

Dans le vaste panthéon du tango argentin, où les figures tragiques et les poètes maudits occupent souvent le devant de la scène, Alberto Castillo se dresse comme une anomalie lumineuse, une force vitale qui défie la mélancolie intrinsèque du genre. Pour le Café-Tango, espace dédié à la rencontre, au bien-être et au lien social, il n’existe peut-être pas de figure tutélaire plus pertinente que cet homme qui fut littéralement et métaphoriquement un guérisseur. Médecin gynécologue de formation et chanteur populaire par vocation, Castillo incarne la fusion parfaite entre le soin du corps et le soin de l’âme, une dualité qui résonne puissamment avec la mission de l’association Diamono : « L’alliance de l’art et du bien-être thérapeutique ».

Cette présentation du Café-Tango, explore la vie d’Alberto Salvador De Lucca (1914-2002) en une profondeur. Il ne s’agit pas simplement de retracer une biographie, mais d’analyser comment cet homme, fils d’immigrants italiens du quartier de Mataderos, est devenu « le chanteur des 100 quartiers » (El cantor de los cien barrios porteños), transformant le tango d’une danse codifiée en une célébration collective et inclusive. À travers son histoire, nous explorerons les thèmes de l’immigration, de la double identité, de la transgression des codes sociaux, de la réhabilitation des racines afro-argentines et de la capacité de la musique à créer une communauté résiliente.


Les racines de mataderos et la forge d’une identité

Le creuset de l’immigration italienne

Pour comprendre Alberto Castillo, il faut d’abord s’immerger dans le Buenos Aires du début du XXe siècle, une métropole en pleine mutation, façonnée par des vagues massives d’immigration européenne. Alberto naît le 7 décembre 1914 dans le quartier de Mataderos, à l’ouest de la capitale. Ce lieu n’est pas anodin : Mataderos est la frontière entre la ville urbaine et la pampa rurale, le lieu des abattoirs, où la culture du gaucho rencontre celle de l’immigrant prolétaire. C’est un territoire de travail dur, de sang et de poussière, loin des salons élégants du centre-ville.

Ses parents, Salvatore De Luca et Lucia De Paola, sont des immigrants italiens originaires de Teggiano, près de Salerne. Comme des millions d’autres, ils sont arrivés en Argentine avec l’espoir de « faire l’Amérique », portant en eux la culture de l’effort et le désir ardent d’ascension sociale pour leurs enfants. Cette origine marque profondément Alberto. Il appartient à cette génération de fils d’immigrants qui se sentent profondément argentins, « porteños », tout en portant l’héritage de la diaspora. Son tango ne sera jamais celui de l’aristocratie ; il sera celui du « tano » (l’italien) qui a réussi, mais qui n’oublie jamais d’où il vient.

L’influence de l’immigration sur le tango est fondamentale. Le lunfardo, cet argot de Buenos Aires que Castillo manie avec une aisance naturelle dans ses chansons, est né de ce mélange linguistique dans les conventillos (logements collectifs). Des mots comme « laburar » (travailler, de l’italien lavorare) ou « mina » (femme, de femmina) parsèment le vocabulaire du tango. Castillo, par son phrasé et son attitude, deviendra la voix de cette classe moyenne émergente, issue de l’immigration, qui cherche sa place dans la société argentine.


L’ombre du père et la double vocation

La dynamique familiale chez les De Lucca est dominée par la figure patriarcale de Salvatore. Pour cet immigrant qui a travaillé dur, l’avenir de son fils ne peut passer que par une profession libérale respectée : médecin, avocat ou ingénieur. Le chant, la musique, la vie de bohème des cabarets sont perçus comme des distractions dangereuses, voire des voies de perdition.

Cependant, la passion du jeune Alberto pour la musique est irrépressible. Il commence à chanter très jeune, mais il se heurte à l’interdiction formelle de son père. C’est ici que naît la première grande tension de sa vie, une tension qui sculptera sa personnalité : la nécessité de vivre deux existences parallèles. Pour satisfaire son père, il s’inscrit à la faculté de médecine de l’Université de Buenos Aires. Pour satisfaire son âme, il commence à fréquenter les cercles musicaux, mais en cachette.

Cette période de formation est cruciale. Elle impose à Alberto une discipline de fer. Il ne peut pas se permettre d’être un dilettante dans l’un ou l’autre domaine. En tant qu’étudiant en médecine, il doit exceller pour prouver son sérieux. En tant que chanteur amateur, il doit faire ses preuves dans un milieu ultra-compétitif. Cette rigueur, acquise dans les amphithéâtres de la faculté, se retrouvera plus tard dans sa précision rythmique et son professionnalisme sur scène. Il n’est pas un improvisateur chaotique, mais un maître qui contrôle parfaitement son art, tout comme il apprend à contrôler les gestes chirurgicaux.


L’apprentissage musical : De l’orchestre à la radio

Ses débuts artistiques se font sous le sceau du secret. Il chante avec divers orchestres dès 1934, notamment ceux de Julio De Caro, Augusto Berto et Mariano Rodas. Pour ne pas être reconnu par sa famille, il utilise des pseudonymes, dont le plus célèbre à cette époque est « Riobal ».

Alors qu’Alberto chante à la radio sous un nom d’emprunt (probablement sur Radio Paris), son père Salvatore, écoutant l’émission à la maison, commente à sa famille : « Il chante très bien, celui-là ; il a une voix qui ressemble à celle d’Albertito ». Cette reconnaissance paternelle involontaire est à la fois une validation de son talent et un rappel constant du danger d’être découvert. Elle souligne l’ironie de sa situation : le père admire l’artiste tant qu’il ne sait pas qu’il s’agit de son fils, révélant le préjugé social contre la profession de chanteur plutôt que contre le talent lui-même.

 

Période

Activité musicale

Activité médicale

Statut social

1934-1938

Débuts avec De Caro, Berto, Rodas

Étudiant en médecine (1er cycle)

Clandestin (Pseudonyme Riobal)

1938

Séparation des orchestres

Études intensives

Étudiant dévoué (arrêt temporaire de la musique)

1939-1941

Retour à la musique avec Tanturi

Fin des études / Internat

Double vie active

1942

Succès de “Recuerdo”

Diplômé Gynécologue

Médecin-Chanteur (Le secret s’effrite)

Cette période de formation culmine en 1938, lorsqu’il décide de se séparer temporairement de l’orchestre pour se consacrer entièrement à ses examens finaux. Ce sacrifice temporaire montre que pour Alberto, la médecine n’était pas un simple alibi, mais une véritable vocation intellectuelle et sociale, un moyen d’ascension qu’il respectait profondément.


Le serment d’Hippocrate et le chant des sirènes

Le Docteur De Lucca : Une vocation sociale

En 1942, Alberto Salvador De Lucca obtient son diplôme de médecin, spécialisé en gynécologie. Il installe son cabinet dans la maison de ses parents, transformant le domicile familial en un espace de soin. Ce choix de spécialité, la gynécologie, est significatif. C’est une médecine de l’intime, de la vie, qui requiert tact, écoute et confiance.

Il est important de noter que Castillo a également exercé brièvement comme médecin du sport. En décembre 1951, alors que l’équipe de football de Vélez Sársfield (dont il était un fervent supporter) était en tournée au Brésil, plusieurs joueurs ont souffert d’insolation à Pernambuco. Castillo, qui devait s’y produire, a été contacté par la délégation. Il a soigné les joueurs et est resté avec l’équipe pour le reste de la tournée, réorganisant ses propres spectacles pour veiller sur leur santé. Cet épisode démontre que son engagement médical n’était pas une posture ; il était prêt à mettre sa carrière artistique en pause pour répondre à l’urgence du soin.


La salle d’attente : Théâtre de la gloire et du désir

L’installation de son cabinet coïncide avec son explosion médiatique en tant que chanteur de l’orchestre de Ricardo Tanturi. Le secret de sa double identité ne peut tenir longtemps. Lorsque la nouvelle se répand que le séduisant chanteur Alberto Castillo est en réalité le gynécologue Alberto De Lucca, son cabinet devient le théâtre de scènes dignes d’un film.

Une affluence extraordinaire de femmes, principalement jeunes, qui remplissent la salle d’attente bien au-delà de sa capacité. Ces « patientes » ne viennent pas toujours pour des motifs médicaux. La figure du chanteur de tango, icône de virilité et de romantisme, se superpose à celle du médecin, figure d’autorité et de savoir intime. Cette confusion des rôles crée des situations cocasses et ingérables.

L’anecdote la plus célèbre, maintes fois racontée par Castillo lui-même, se déroule derrière le paravent de son cabinet. Alors qu’une patiente se déshabille pour l’examen, le Docteur De Lucca, respectueux du protocole, demande : « Êtes-vous prête, madame? » (¿Está lista, señora?). La réponse fuse, chargée d’une audace impensable pour l’époque : « Moi oui, docteur. Et vous? » (Yo sí, doctor. ¿Y usted?).

Cette réplique, devenue légendaire, illustre l’impossibilité de maintenir la barrière professionnelle face à la puissance du mythe artistique. Castillo avouera plus tard que « ces insinuations ne lui plaisaient pas beaucoup ». Il se sentait coincé entre son éthique médicale, qui exige une distance professionnelle, et son statut d’idole sexuelle. La salle d’attente pleine à craquer ne signifiait pas une pratique médicale florissante, mais une invasion de sa vie publique dans son espace privé et professionnel.


Le choix définitif : L’art comme destinée

La pression devient insoutenable. Son père, témoin de ce défilé incessant de jeunes femmes, commence à comprendre que la situation n’est pas tenable. Paradoxalement, c’est son statut de médecin qui lui permet de franchir une étape cruciale de sa vie personnelle : son mariage. Lorsqu’il demande la main d’Ofelia Oneto, les parents de celle-ci, conservateurs, sont réticents à l’idée que leur fille épouse un chanteur de tango. C’est le titre de Docteur qui fait pencher la balance, les convainquant qu’il est « plus qu’un simple chanteur ». Il épouse Ofelia le 6 juin 1945, et ils auront trois enfants, perpétuant la tradition médicale et scientifique : Alberto Jorge (gynécologue et obstétricien), Viviana Ofelia (vétérinaire et ingénieur agronome) et Gustavo Alberto (chirurgien).

Finalement, Castillo prend la décision de fermer son cabinet. Il abandonne la médecine clinique pour se consacrer totalement au chant. Cependant, il ne cessera jamais d’être le « Docteur ». Cette aura de respectabilité le suivra toute sa carrière, lui donnant une autorité particulière sur scène. Il n’est pas un voyou des faubourgs, il est un homme éduqué qui a choisi le peuple. Cette nuance est essentielle : elle valide la culture populaire en montrant qu’elle est digne d’intérêt même pour un universitaire. C’est une forme de légitimation sociale du tango par le haut, tout en restant accessible à tous.


L’architecte du rythme – La révolution Tanturi

La rencontre de deux docteurs

L’année 1939 marque un tournant décisif. Castillo rejoint l’orchestre de Ricardo Tanturi, surnommé « Los Indios ». La connexion entre les deux hommes est immédiate et profonde, fondée sur une similitude de parcours étonnante : Tanturi est lui aussi un professionnel de santé, un dentiste qui troque la roulette pour le piano. Ce binôme « Dentiste-Gynécologue » à la tête d’un orchestre de tango est unique dans l’histoire du genre.

Leur collaboration intervient au début de ce qu’on appelle l’Âge d’Or du Tango (la décennie 1940). C’est une époque où le tango n’est plus seulement une musique d’écoute, mais redevient massivement une musique de danse. Les milongas sont pleines, et le public réclame du rythme. Tanturi comprend cela parfaitement. Contrairement aux orchestres plus sophistiqués comme celui d’Aníbal Troilo ou plus romantiques comme celui de Carlos Di Sarli, l’orchestre de Tanturi mise sur l’efficacité rythmique.

 

Albeto Castillo une mega star


Le style musical : L’éfficacité du 2×4

Le style Tanturi-Castillo se caractérise par un marquage rythmique très net, le fameux « compás » binaire (2×4). C’est une musique faite pour les pieds, pulsionnelle, énergique. Les critiques musicaux ont parfois qualifié l’orchestre de Tanturi de « médiocre » ou de simpliste comparé aux compositions complexes de Piazzolla ou de Pugliese. C’est une erreur de jugement qui ignore la fonction sociale de cette musique : elle est faite pour la communion physique de la danse.

Castillo s’insère dans ce dispositif non comme un soliste qui flotte au-dessus de l’orchestre, mais comme un instrument rythmique additionnel. Sa voix possède une « colocación » (placement) particulière. Il n’a pas la technique vocale pure et cristalline d’un Carlos Gardel. Sa voix est plus rauque, plus nasillarde, capable de passer du cri à la confidence. Il joue avec les intonations, n’hésitant pas à forcer le trait, à utiliser le glissando ou à parler-chanter pour accentuer l’émotion. C’est une voix qui a du « grain », une texture qui accroche l’oreille et le cœur.


Analyse de l’hymne : “Así se baila el tango”

Le sommet de leur collaboration est sans doute l’enregistrement de « Así se baila el tango » (C’est ainsi qu’on danse le tango) en 1942. Cette chanson dépasse le cadre du divertissement pour devenir un véritable manifeste sociologique et politique.

Les paroles, écrites par Marvil, sont une attaque frontale contre l’élitisme et l’appropriation du tango par la haute société.

« Qué saben los pitucos, lamidos y shushetas!

Qué saben lo que es tango, qué saben de compás! »

(Que savent-ils les dandys, les léchés et les frimeurs!

Que savent-ils de ce qu’est le tango, que savent-ils du rythme!)

En chantant ces vers, Castillo se pose en défenseur de l’authenticité populaire. Le terme « pitucos » désigne les jeunes gens riches et affectés qui imitent le tango sans en comprendre l’essence tragique et passionnée. Castillo valorise le « compadrito », l’homme du peuple, celui qui danse « avec le sang qui monte au visage à chaque mesure ».

Il décrit la danse avec une sensualité crue et précise : « le bras comme un serpent qui s’enroule autour de la taille ». Cette imagerie n’est pas seulement poétique, elle est technique. Elle décrit l’abrazo (l’étreinte) serré, typique du style milonguero, où les corps ne font qu’un.

Pour nous, au Café-Tango, cette chanson est essentielle. Elle rappelle que le tango n’est pas une question de perfection académique, mais de ressenti (« sentir »). C’est un message d’inclusion puissant : peu importe votre statut social, votre apparence ou votre richesse, si vous dansez avec vos tripes, vous êtes le roi de la piste. C’est exactement la philosophie du programme « Tango pour Tous » de Diamono : redonner confiance par le mouvement authentique, loin du jugement social.

 

Élément de la chanson

Signification symbolique

Lien avec Diamono/Café-Tango

Critique des “Pitucos”

Rejet des apparences superficielles

Accueil inconditionnel de tous les participants

“Sangre que sube”

Passion et vitalité physique

Stimulation de l’énergie vitale et santé

“Brazo como serpiente”

Connexion physique intense

Importance du lien social et du toucher thérapeutique

“Bailar de corazón”

Authenticité émotionnelle

Expression de soi et gestion des émotions


L’iconographie de la scène – Le premier “Showman” du Tango

La rupture vestimentaire

Alberto Castillo a inventé une nouvelle façon d’être sur scène. Jusqu’alors, les chanteurs de tango adoptaient une posture rigide, presque hiératique, engoncés dans des smokings stricts, les mains souvent jointes ou posées sur le revers de la veste. Castillo fait voler ces codes en éclats.

Il apparaît sur scène avec une décontraction étudiée qui frôle la provocation : le col de sa chemise déboutonné, la cravate desserrée, un mouchoir dépassant négligemment de la poche de sa veste. Pour l’époque, c’est un choc visuel. Cela signifie : « Je viens de finir de travailler, ou de me battre, je suis comme vous ». Il incarne l’homme qui sort de l’usine ou du bureau et qui se libère. Cette image de « l’homme du peuple débraillé mais élégant » (le reo ou compadre) renforce son identification avec le public ouvrier des faubourgs.


Le microphone comme extension du corps

Castillo est l’un des premiers à comprendre le potentiel théâtral du microphone. Au lieu de rester planté devant, il le manipule, le penche, joue avec comme avec un partenaire de danse. Il s’incline, se balance de gauche à droite, occupant tout l’espace scénique. Ses gestes sont amples, expressifs, parfois violents. Il mime les paroles de ses chansons, transformant chaque tango en une mini-pièce de théâtre.

Cette physicalité déborde parfois de la scène. Castillo est connu pour son tempérament volcanique. Les anecdotes rapportent qu’il n’hésitait pas à interrompre une chanson pour répondre à une insulte venue de la salle. Si un « pituco » se moquait de son style, Castillo descendait de scène, réglait le compte de l’importun à coups de poing, puis remontait finir sa chanson, sous les acclamations du public populaire. Ces bagarres, réelles ou enjolivées par la légende, ont contribué à son aura de virilité et d’authenticité. Il n’était pas un chanteur de salon, il était un guerrier du tango.


L’idole des femmes et la hystérie collective

L’attrait qu’il exerçait sur le public féminin était phénoménal, comme en témoignait déjà l’épisode de son cabinet médical. Sur scène, cela se traduisait par des scènes d’hystérie comparables à ce que l’on verra plus tard avec la Beatlemania. Les femmes criaient, pleuraient, tentaient de toucher son mouchoir. Cette dimension de séduction est indissociable de son art. Le tango est une danse de désir, et Castillo l’incarnait charnellement. Pour une présentation au Café-Tango, il est intéressant de noter que cette séduction n’était pas prédatrice mais magnétique : elle créait un pôle d’attraction qui rassemblait les foules, créant une expérience collective intense.


La resurrección del tambor – Castillo et l’héritage afro-argentin

Le mythe de l’Argentine blanche

L’un des aspects les plus révolutionnaires et les moins compris de la carrière de Castillo est son rôle dans la réhabilitation de la culture afro-argentine. L’Argentine s’est construite, particulièrement depuis la fin du XIXe siècle, sur un mythe national fort : celui d’une nation blanche, européenne, où la population noire aurait « disparu » (naturellement ou par métissage). Ce récit a invisibilisé des siècles d’histoire et de culture, reléguant le candombe et les racines africaines du tango aux oubliettes de l’histoire officielle.

 

Les racines du rythme : Du Candombe au Tango, un voyage aux sources africaines


Le Candombe comme acte de résistance

Alberto Castillo, pourtant fils d’Italiens, a refusé cette amnésie. Il a été l’un des rares artistes majeurs de son temps à mettre le candombe au centre de son répertoire, non pas comme une curiosité folklorique, mais comme une musique vivante et constitutive de l’identité porteña. Il a collaboré activement avec la communauté afro-argentine, notamment avec des figures clés comme les familles Garay, Córdoba et Lamadrid. La maison de la famille Lamadrid à Flores, qui fonctionnait comme le Centro Recreativo La Armonía (1917-1952), était un lieu de préservation culturelle que Castillo a contribué à mettre en lumière.

Il intègre des danseurs noirs dans ses spectacles et ses films, leur donnant une visibilité inédite à une époque de ségrégation tacite. Sur les photos d’époque, on le voit entouré de musiciens jouant du tamboril, l’instrument emblématique du candombe.


Analyse de “Siga el baile”

Son interprétation de « Siga el baile » (Que la danse continue), avec paroles de Carlos Warren, est un hymne à la résilience par la joie.

« Siga el baile, siga el baile

De la tierra en que nací

La comparsa de los negros

Al compás del tamboril »

(Que continue la danse, que continue la danse / De la terre où je suis né / La troupe des noirs / Au rythme du tambourin)

Cette chanson est une célébration explicite des racines noires (« la comparsa de los negros ») comme étant la terre natale (« la tierra en que nací »). Castillo ne dit pas « leur » terre, mais « la terre où je suis né », intégrant l’héritage africain dans sa propre identité argentine. Le rythme de la chanson, entraînant, festif, irrésistible, invite à la transe collective.

D’autres titres comme « Charol » ou « El Cachivachero » explorent cette veine. Dans « Charol », il chante la nostalgie et la fierté d’un personnage noir, avec une empathie qui dépasse la caricature. Castillo a prouvé que le tango et le candombe sont des frères de sang, et que l’identité argentine est plurielle.

Pour Diamono, qui valorise la diversité et l’inclusion, Castillo est un précurseur. Il a utilisé sa popularité pour donner une voix à ceux qui étaient effacés du récit national. Il a montré que l’intégration ne signifie pas l’effacement des différences, mais leur célébration dans une danse commune.


De la scène à l’écran – La construction du mythe cinématographique

Le cinéma comme amplificateur

Dès 1946, le cinéma argentin s’empare du phénomène Castillo. Il tourne dans une douzaine de films qui capitalisent sur son image. Ces films ne sont pas de simples véhicules promotionnels ; ils construisent et fixent la légende d’Alberto Castillo pour l’éternité.

Dans des films comme El tango vuelve a París (1948) ou Por cuatro días locos (1953), il joue souvent des variations de son propre personnage : un chanteur au grand cœur, proche du peuple, souvent confronté à des dilemmes moraux qu’il résout par la musique et l’intégrité. Le cinéma permet d’exporter son image dans toute l’Amérique Latine et même en Europe, contribuant à la mondialisation du tango bien avant l’internet.


La fiction qui rejoint la réalité : Luna de Avellaneda

L’impact de sa double vie de médecin et de chanteur est si fort qu’il inspire des scénaristes bien après sa mort. Le film Luna de Avellaneda (2004) de Juan José Campanella utilise une anecdote (fictive mais basée sur la légende) comme ressort dramatique : le personnage de Castillo est appelé en urgence pour accoucher une femme juste après avoir terminé son tour de chant lors d’un carnaval.

Cette scène, même si elle est une invention scénaristique, cristallise la vérité profonde du personnage aux yeux du public : Castillo est celui qui donne la vie (au sens propre) et qui donne l’envie de vivre (par le chant). Il est le sauveur ultime.


L’héritage thérapeutique – Le Tango comme vecteur de lien social

La pertinence moderne : Le revival de 1993

Loin d’être une relique du passé, Alberto Castillo a connu une renaissance spectaculaire à la fin de sa vie. En 1993, il enregistre une nouvelle version de « Siga el baile » avec le groupe de rock festif et ska Los Auténticos Decadentes. À près de 80 ans, le vieux docteur-chanteur se retrouve sur scène avec des jeunes aux cheveux longs, faisant danser une nouvelle génération qui n’avait pas connu les années 40.

Ce succès prouve l’intemporalité de son message. La joie, le rythme et la communion sociale n’ont pas d’âge. C’est une leçon précieuse pour le Café-Tango, qui vise à créer des liens intergénérationnels. La musique de Castillo est un pont naturel entre les seniors, qui se souviennent de lui avec nostalgie, et les plus jeunes, qui reconnaissent l’énergie du candombe et du ska.


Castillo et Diamono

L’association Diamono se donne pour mission de « lutter contre l’isolement » et de promouvoir le « bien-être physique et mental ». Alberto Castillo est l’incarnation historique de ces valeurs.

  1. Lutte contre l’isolement : Par ses chansons qui nomment les quartiers et valorisent les gens ordinaires, il donne un sentiment d’existence et d’appartenance. Au Café-Tango, écouter Castillo, c’est se sentir chez soi.
  2. Inclusion : En intégrant le candombe et en défendant les Afro-Argentins, il a pratiqué l’inclusion avant que le mot ne soit à la mode. Il est un modèle pour l’accueil des personnes migrantes.
  3. Santé et mouvement : En tant que médecin, il comprenait le corps. En tant que chanteur rythmique (Tanturi), il incitait au mouvement avec le rythme 2×4 clair.


Conclusion : Le Docteur éternel de la joie porteña

Alberto Castillo s’est éteint le 23 juillet 2002, entouré de l’affection d’un pays entier. Il repose au cimetière de la Chacarita, ce Panthéon populaire où le peuple vient saluer ses héros. Mais son esprit est plus vivant que jamais.

Pour le Café-Tango, Alberto Castillo n’est pas seulement un sujet d’étude historique. Il est une méthode. La « Méthode Castillo » consisterait à dire : peu importe si votre technique est imparfaite, peu importe si vous n’avez pas le bon costume ou la bonne origine. Ce qui compte, c’est l’énergie que vous mettez dans l’étreinte, la joie que vous partagez, et la capacité à transformer une salle d’étrangers en une communauté de frères et sœurs de danse.

Il nous a appris que le médecin peut soigner avec un scalpel, mais aussi avec un micro. Que le tango peut être une pensée triste qui se danse, mais aussi une joie immense qui se partage. En lançant la musique de Castillo lors de nos rencontres du mercredi, nous ne faisons pas que passer un morceau ; nous invoquons l’esprit d’un homme qui a prouvé, par sa vie entière, que le lien social est le plus puissant des médicaments.

Comme il le chantait si bien, et comme nous le répétons à chaque participant qui franchit le seuil de l’Espace Diamono : « Siga el baile! » — Que la danse continue, car tant qu’il y a de la danse, il y a de la vie, de l’espoir et de la santé.

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