Actualites/Les voix de l’orchestre : Polyphonie, identité et résilience dans le Tango argentin

Les voix de l’orchestre : Polyphonie, identité et résilience dans le Tango argentin

Carlos Gardel au studio d'enregistrement

Les voix mythiques du tango argentin portent une mémoire vivante, entre exil, identité et résilience.

 

La symphonie sociale du Tango et la mission Diamono

L’histoire du tango argentin est trop souvent réduite à une silhouette solitaire : celle d’un couple enlacé dans une étreinte passionnelle, ou celle d’une voix masculine singulière, projetant sa mélancolie sur une mélodie déchirante. Pourtant, une analyse musicologique et sociologique du phénomène culturel du Río de la Plata révèle une réalité bien plus complexe : le tango est fondamentalement une œuvre collective, une conversation polyphonique où chaque instrument, chaque silence, chaque danseur et chaque mot d’argot joue le rôle d’un interprète unique.

Le concept central de Diamono, “L’alliance de l’art et du bien-être thérapeutique” ne trouve pas de meilleure illustration que dans l’histoire de cette danse classée au Patrimoine Culturel Immatériel de l’humanité par l’UNESCO.
En effet, le tango, tout comme les activités proposées par la galerie, vise à améliorer la condition physique, l’estime de soi et le renforcement du lien social, s’adressant à des publics variés allant des personnes atteintes de maladies chroniques aux migrants, en passant par les seniors et les personnes en situation de handicap.

Cette présentation se propose d’analyser comment, au-delà de la figure tutélaire de Carlos Gardel, le tango a été façonné, déconstruit et reconstruit par une multitude d’interprètes.

Chacun a apporté une “voix” distincte, transformant un folklore local en un langage universel. Nous explorerons les dynamiques des grands orchestres de l’Âge d’Or, la résilience des femmes pionnières souvent invisibilisées, les racines africaines occultées du rythme, et la poésie codée du Lunfardo.  

Les racines du rythme : Du Candombe au Tango, un voyage aux sources africaines


Genèse et racines : Le battement de cœur invisible

Pour comprendre la complexité de l’orchestre de tango moderne, il est impératif de se livrer à une archéologie musicale et de mettre au jour les fondations rythmiques sur lesquelles il repose. L’historiographie traditionnelle a souvent privilégié une narrative euro-centrée, décrivant le tango comme le fruit exclusif de l’immigration italienne et espagnole. Cependant, les archives et l’analyse rythmique révèlent une “voix” antérieure, fondamentale et pourtant longtemps réduite au silence : la racine africaine.

L’héritage oublié du candombe

Le Buenos Aires de la fin du XIXe siècle n’était pas uniquement un port d’arrivée pour les navires européens ; c’était aussi une ville possédant une importante population afro-argentine, héritage de la période coloniale et de l’esclavage. Cette communauté maintenait vivante une tradition collective puissante : le Candombe. Le Candombe ne doit pas être perçu simplement comme une musique, mais comme un “lieu spirituel”, un rituel de communication et de mémoire mené par les tambours (tambores).

Ce système rythmique complexe, basé sur l’appel et la réponse, fonctionnait comme un mécanisme de survie sociale, permettant à une communauté marginalisée de “lutter contre l’isolement” et de préserver son identité face à une société qui cherchait à l’effacer. C’est ici que l’on trouve le premier parallèle frappant avec la mission de Diamono : l’utilisation de la pratique artistique (ici rythmique) comme outil de cohésion sociale et de résilience pour des groupes fragilisés. Les toques de tambours se déroulaient dans les mêmes espaces liminaires où allait naître le tango : les arrabales (faubourgs) et les cours des conventillos.

Le métissage rythmique : Habanera et Milonga

L’évolution vers le tango tel que nous le connaissons a nécessité un catalyseur, un “chaînon manquant” rythmique. Ce rôle fut joué par la Habanera, un rythme venu de Cuba. La Habanera elle-même est un exemple parfait de syncrétisme : née de la contredanse européenne, elle a transité par Haïti avant de fusionner à Cuba avec les rythmes africains locaux. Elle est structurée autour d’une cellule rythmique connue sous le nom de tresillo — le fameux “pam-padam-pam” immortalisé par Bizet dans Carmen.

Lorsque ce rythme voyageur débarque sur les rives du Río de la Plata, il rencontre la pulsation locale du Candombe et la poésie chantée des payadores (troubadours gauchos). De cette fusion alchimique naît la Milonga.

Comme le résume poétiquement l’adage d’Alfredo Zitarrosa : “La milonga est la fille du candombe, tout comme le tango est le fils de la milonga”. Cette généalogie place l’héritage africain au cœur même de l’ADN du tango.

Le Canyengue : La mémoire du corps

Les premières incarnations de la danse, connues sous le nom de Canyengue, portent les stigmates visibles de cet héritage. Le terme “Canyengue” lui-même, d’origine probablement bantoue, signifie “marcher en cadence”. Contrairement à la verticalité rigide qui caractérisera le tango de salon ultérieur, le Canyengue se danse genoux fléchis, avec une dissociation marquée du corps et une utilisation intensive du sol, des caractéristiques typiques des danses d’origine africaine.

Reconnaître cette racine est un acte de justice historique.  Cela permet de rappeler que le tango est, depuis ses origines, une conversation interculturelle, un espace où des identités disparates se rencontrent pour créer un langage commun. 

 

Carlos Gardel qui sourit


Le prisme Gardel : De la voix solitaire à l’écho universel

Si les racines rythmiques forment le squelette du tango, c’est Carlos Gardel qui lui a donné son visage et sa voix universelle. Pour comprendre ce qui existe “au-delà” de Gardel, il est nécessaire de définir précisément la nature de la révolution qu’il a incarnée. Il n’était pas seulement un interprète ; il fut l’architecte d’une transformation structurelle du genre.


Du Tango-Danse au Tango-Chanson : La révolution de 1917

Avant l’avènement de Gardel, le tango de la Guardia Vieja (la Vieille Garde) était une musique essentiellement instrumentale et fonctionnelle. Née dans la poussière des faubourgs, elle avait pour “fonction première, presque sacrée : faire danser”. Les trios ou quatuors primitifs (flûte, guitare, violon) dialoguaient pour produire une pulsation motrice, rythmée et parfois provocante.

La rupture épistémologique survient en 1917. Cette année-là, le poète Pascual Contursi écrit des paroles sur une mélodie existante, créant “Mi Noche Triste“. Carlos Gardel enregistre cette chanson et, ce faisant, provoque une révolution : il fait passer le tango “des pieds à la bouche”.

Cette transition est cruciale pour plusieurs raisons :

  1. L’introspection narrative : Pour la première fois, le tango devient le véhicule d’un drame intime raconté à la première personne. Il cesse d’être un simple support cinétique pour devenir le miroir d’une psychologie : l’homme abandonné, la chambre vide (catrera), la femme partie (percanta).
  2. La voix comme thérapie : La voix de Gardel, un baryton capable de nuances infinies exprimant “la volupté, l’amour, l’angoisse, la douleur”, agit comme une forme de thérapie populaire. Elle valide la souffrance individuelle de milliers d’immigrants déracinés, leur disant que leur chagrin est digne d’être esthétisé.


L’homme aux mille patries : Une identité transnationale

La puissance de Gardel en tant qu’interprète unique repose également sur l’ambiguïté de son identité, une énigme qui a paradoxalement renforcé son universalité. La controverse historique sur son lieu de naissance — Toulouse, France, ou Tacuarembó, Uruguay — a permis à trois nations (l’Argentine, l’Uruguay et la France) de le revendiquer.

Cette identité fracturée, ou multiple, fait de lui “l’homme aux mille patries”, un symbole parfait pour Buenos Aires, ville de “mille origines”. En exploitant cette image à travers le cinéma (avec la Paramount à Joinville et New York) et ses tournées mondiales, Gardel a transformé le tango d’un folklore local controversé en un phénomène culturel global. Il a pavé la voie à la reconnaissance internationale qui aboutira, près d’un siècle plus tard, à l’inscription du tango au patrimoine de l’UNESCO.

Cependant, cette domination du Tango-Canción a eu un effet secondaire pervers : en devenant une musique d’écoute, complexe et lyrique, le tango a failli perdre sa fonction première de danse.
C’est en réaction à cette “intellectualisation” que vont émerger les grands chefs d’orchestre de l’Âge d’Or, les véritables “voix de l’orchestre” qui rendront le tango aux pieds des danseurs.

 

Tango et Paris


Le miroir parisien : Légitimation et transformation

Avant d’aborder les grands orchestres de l’Âge d’Or, il est essentiel de comprendre le détour par Paris, qui a agi comme un miroir déformant et légitimant pour le tango. Ce voyage transatlantique est une composante clé de l’histoire des interprètes du tango, car il a redéfini l’élégance et la perception sociale du genre.


De l’exotisme à la “Tangomania”

Au début du XXe siècle, le tango était méprisé par l’élite de Buenos Aires, associé aux maisons de joie et à la classe criminelle. Les musiciens argentins, comme Angel Villoldo, ont voyagé à Paris non pour conquérir, mais en quête de validation et de meilleures technologies d’enregistrement. Ce qu’ils ont trouvé a dépassé leurs espérances : une “Tangomania” qui a balayé la capitale française vers 1913.

Le tango s’est infiltré partout : des “thés-tango” aux “dîners-tango”, en passant par la mode (la couleur “tango” orange vif) et même les boissons (“cocktail tango”).


L’effet boomerang et la discipline des corps

Paris n’a pas seulement adopté le tango ; elle l’a transformé. Le tango des arrabales, improvisé, proche du sol et physiquement intime, a été “nettoyé” et codifié pour s’adapter aux salons européens. L’abrazo est devenu moins oppressant, les figures plus aériennes et standardisées.

Ce processus a eu un impact sociétal majeur : l’Église catholique et les conservateurs ont tenté d’interdire cette danse “lascive”, l’archevêque de Paris la condamnant même officiellement en 1914.

Pourtant, une fois validé par l’arbitre du goût qu’était Paris, le tango est revenu à Buenos Aires (l'”effet boomerang”) auréolé de respectabilité. L’aristocratie argentine a alors ouvert ses salons à cette musique, permettant l’émergence d’un style d’interprétation plus sophistiqué, mélodique et techniquement précis : le style “salon” qui allait définir l’orchestre de Carlos Di Sarli.

Les quatre saisons de l’Âge d’Or : La polyphonie des orchestres

L’Âge d’Or du tango (années 1930-1950) est le moment où l’orchestre devient l’interprète suprême. Chaque “Grand” orchestre ne joue pas simplement une partition ; il propose une énergie, une “conversation” sociale distincte sur la piste de danse.

Juan D'Arienzo et son orquestre
Le printemps : Juan D’Arienzo et l’urgence vitale

Au milieu des années 1930, le tango languissait, étouffé par la sophistication du Tango-Canción. Juan D’Arienzo, surnommé “El Rey del Compás” (Le Roi du Rythme), a provoqué une résurrection spectaculaire en 1935.

  • D’Arienzo opère un retour aux sources, ressuscitant le rythme binaire (2×4) de la Guardia Vieja, mais en l’accélérant. L’innovation majeure vient de l’utilisation du piano, notamment avec le pianiste Rodolfo Biagi. Chez D’Arienzo, le piano devient un instrument de percussion, martelant les temps avec un style staccato (piqué) nerveux. Les violons ne chantent pas de longues complaintes ; ils hachent le rythme.
  • L’invitation de D’Arienzo est impérative : “Jouez!”. Elle génère une danse rapide, ludique, énergique. C’est un antidote puissant à la morosité, une injection de vitalité pure, ce style offre une mobilisation physique immédiate et joyeuse.

 

Carlos Di Sarli
L’été : Carlos Di Sarli et l’élégance mélodique

À l’opposé du spectre, Carlos Di Sarli, “El Señor del Tango”, incarne la plénitude et l’élégance de l’été.

  • Son style est l’héritier direct du tango “anobli” par Paris. Ici, la primauté est donnée aux cordes. Les violons jouent legato (lié), créant des nappes sonores fluides et romantiques. Le rythme est présent mais ralenti ; c’est un battement de cœur régulier plutôt qu’une course effrénée. Di Sarli utilise le piano avec parcimonie, décorant les silences de cascades de notes perlées.
  • Di Sarli invite à la “Connexion”. La musique crée de l’espace pour la pause, le silence et l’étreinte profonde. C’est une “méditation en mouvement” qui exige une écoute mutuelle absolue. Ce style favorise l’harmonie et la sensibilité.

 

Aníbal Troilo


L’automne : Aníbal Troilo et la nostalgie du quartier

Aníbal Troilo, affectueusement surnommé “Pichuco”, est la synthèse émotionnelle de l’Âge d’Or. Il représente l’automne, une saison de lumière dorée teintée de mélancolie.

  • Troilo est le maître du bandonéon. On disait de lui qu’il ne jouait pas des notes, mais qu’il les faisait “soupirer”. Son orchestre réussit l’équilibre parfait : la solidité rythmique héritée de D’Arienzo couplée à la richesse harmonique de Di Sarli. Contrairement à l’ère Gardel, Troilo réintègre le chanteur dans l’orchestre. La voix n’est plus une star solitaire, mais un instrument parmi d’autres (“estribillista”), dialoguant avec le bandonéon pour servir la poésie.
  • Troilo est la voix du barrio (quartier). Sa musique parle d’appartenance, d’amitié et de souvenirs partagés, transformant la nostalgie en une expérience collective esthétique plutôt qu’en une douleur solitaire.

Tableau récapitulatif des orchestres pour la présentation

Saison / chef

Surnom

Style musical

Invitation à la danse

Résonance Diamono

Printemps (J. D’Arienzo)

El Rey del Compás

Rythmique, nerveux, staccato, piano percussif.

JOUER : Énergie, vitalité, mouvement rapide.

Mobilisation physique, lutte contre l’apathie.

Été (C. Di Sarli)

El Señor del Tango

Mélodique, élégant, legato, cordes dominantes.

CONNECTER : Intimité, fluidité, pauses.

Harmonie, sensibilité, lien interpersonnel.

Automne (A. Troilo)

Pichuco

Lyrique, complexe, expressif, bandonéon “vocal”.

RESSENTIR : Émotion, interprétation poétique.

Gestion des émotions, mémoire, identité.

 

Les voix invisibles : Les femmes qui ont forgé l’âme du Tango

L’histoire officielle du tango a souvent été écrite au masculin, reléguant la femme aux archétypes de la mère sainte (la vieja), de la muse traîtresse (la percanta) ou de la prostituée. Pourtant, “au-delà de Gardel”, des femmes exceptionnelles ont brisé ces carcans pour devenir des interprètes et créatrices majeures.

 

Paquita Bernardo avec son instrument


Paquita Bernardo : La fleur de Villa Crespo

Paquita Bernardo (1900-1925) est une figure pionnière essentielle. Dans les années 1920, le bandonéon était considéré comme un instrument masculin, dont la pratique exigeait une posture “inconvenante” pour une jeune fille. Paquita a bravé cet interdit social.

Elle ne s’est pas contentée de jouer ; elle est devenue la première femme cheffe d’orchestre professionnel et une compositrice respectée. Carlos Gardel lui-même a validé son génie en enregistrant ses tangos (“La enmascarada”, “Soñando”), l’inscrivant ainsi dans le canon du genre. Sa mort prématurée à 25 ans a coupé court à une carrière fulgurante, mais son audace a ouvert la voie. Elle incarne la capacité de l’art à transcender les normes de genre, un principe cher à l’approche inclusive de Diamono.

 

Portrait de Tita Merello
Tita Merello : La voix des faubourgs

Si Paquita a conquis l’instrument, Tita Merello (1904-2002) a conquis la parole. Enfant de la rue, ayant grandi dans la misère et les orphelinats, Tita n’a pas cherché à imiter les voix sopranos polissées de l’époque. Elle a apporté au tango une voix brute, grave, ironique — la voix véritable de l’arrabal.

Tita Merello n’était pas une muse passive ; elle était une narratrice active, cynique et résiliente. Elle disait avoir appris l’art dramatique “dans la rue Corrientes”, pas à l’école. Sa rivalité légendaire (et peut-être apocryphe) avec Eva Perón ajoute à sa mythologie de femme indomptable. Elle représente une forme de féminisme populaire avant la lettre, prouvant que la femme pouvait être le sujet de sa propre histoire dans le tango.

 

María Luisa Carnelli, parolière de Tango et poésie

Maria Luisa Carnelli et l’écriture

Dans le domaine des paroles, Maria Luisa Carnelli (1898-1987) a dû utiliser des pseudonymes masculins (Mario Castro, Luis Mario) pour se faire accepter. Journaliste, socialiste et mère divorcée, elle a écrit des textes poignants comme “Quand tu ne seras plus là” (Cuando no estás), apportant une sensibilité intellectuelle et politique au genre.


L’inclusion contemporaine : Le Tango Queer

L’héritage de ces femmes trouve une résonance contemporaine dans le mouvement “Tango Queer”. Ce courant déconstruit la binarité rigide des rôles (homme = guide / femme = suiveur). En permettant à chacun d’apprendre les deux rôles indépendamment de son genre, le Tango Queer transforme la danse en un dialogue égalitaire et fluide. Pour Diamono, qui cherche à créer des espaces sûrs et inclusifs pour tous, y compris les communautés marginalisées, cette évolution moderne du tango est un outil pédagogique et thérapeutique puissant.

La voix des mots : Le Lunfardo comme langue de résilience

Le tango est une “pensée triste qui se danse”, mais c’est aussi une pensée qui se parle. Au-delà des notes, le vocabulaire du tango — le Lunfardo — est un interprète à part entière de la psyché argentine.


Une langue de survie

Le Lunfardo n’est pas un dialecte académique. C’est un argot né de la nécessité, dans les prisons et les conventillos (logements collectifs surpeuplés). Il est le fruit de la friction entre l’espagnol et les dialectes des millions d’immigrants italiens (génois, napolitains, piémontais), mélangé à des termes indigènes et africains.

À l’origine, c’était “une jerga de la delincuencia“, un code cryptique utilisé par les voleurs (lunfardos) pour ne pas être compris de la police (la cana). Mais pour la masse d’immigrants isolés, incapables de communiquer entre eux, le Lunfardo (et son précurseur le Cocoliche) est devenu un outil de cohésion sociale. Créer un langage commun était un acte de résilience, une manière de “faire société” malgré le déracinement.

Diccionario del Lunfardo de Athos Espíndola

Le lexique émotionnel

Les poètes du tango, comme Celedonio Flores ou Enrique Santos Discépolo, ont élevé cet argot au rang de langue poétique.

  • Le Vesre : L’inversion des syllabes (tango devient gotán, maestro devient troesma) n’est pas qu’un jeu ; c’est une marque d’appartenance, un clin d’œil complice entre initiés.
  • La métaphore : Le Lunfardo transforme le concret en abstrait. Le verbe italien mangiare (manger) devient manyar (comprendre, saisir intellectuellement). Cela témoigne d’une intelligence populaire vive et imagée.
  • Mina et percanta : Les termes désignant la femme (mina, percanta) portent en eux toute la complexité des relations de genre de l’époque, oscillant entre l’objet de désir et la cause de la perdition.

 

Étude de cas : “Ninguna”

Le poème “Ninguna” (Aucune) d’Homero Manzi illustre comment le tango donne une voix aux objets inanimés. Écrit pour son amour interdit avec la chanteuse Nelly Omar, le texte décrit une maison vide où “cette porte”, “ce piano”, “ce miroir” gardent les échos de la femme partie.

L’analyse comparée des versions orchestrales de ce tango (par exemple, la version rythmée de D’Agostino contre la version mélodique de Malerba, toutes deux de 1942) montre comment l’orchestre peut changer le sens émotionnel des mots : de la plainte désespérée à la nostalgie douce. 

La révolution Piazzolla : L’identité fracturée

Si l’Âge d’Or a consolidé le tango, Astor Piazzolla (1921-1992) l’a fait exploser pour le sauver. Il est la voix de la rupture, mais aussi celle de l’authenticité radicale.

 

Astor Piazzolla et son instruement

Un cœur argentin à New York

L’histoire de Piazzolla est celle d’une identité complexe. Élevé à New York (Little Italy), il a grandi en écoutant du jazz (Cab Calloway) et du classique (Bach), tout en rejetant initialement le tango que son père écoutait avec nostalgie. Il parlait quatre langues et vivait entre deux mondes.

Son œuvre est une autobiographie sonore de cette fracture : la mélancolie de Buenos Aires fusionnée avec les harmonies dissonantes du jazz et la structure contrapuntique de la musique classique.


La leçon de Nadia Boulanger

Le tournant de sa vie — et de l’histoire du tango — se joue à Paris, lors de ses études avec la légendaire pédagogue Nadia Boulanger. Alors que Piazzolla tentait de cacher son passé de tanguero pour composer de la musique classique “sérieuse”, Boulanger a décelé l’inauthenticité de ses symphonies. Après lui avoir fait jouer l’un de ses tangos (“Triunfal”), elle a prononcé la sentence libératrice : “Astor, votre musique classique est bien écrite, mais le vrai Piazzolla est ici, dans le tango”.

Cette anecdote est une leçon puissante de développement personnel, alignée avec la mission de Diamono : l’art ne consiste pas à imiter des modèles extérieurs, mais à trouver sa propre voix authentique.

“Adiós Nonino” et le Nouveau Tango

Le chef-d’œuvre “Adiós Nonino”, composé en 1959 après la mort brutale de son père, est l’aboutissement de cette quête. C’est une œuvre de deuil qui transcende le genre. Piazzolla a été accusé d’être l'”assassin du tango” par les puristes en Argentine, mais il lui a en réalité donné de “nouvelles ailes”. En intégrant la fugue, la dissonance et l’improvisation, il a transformé une musique de danse locale en une musique de concert universelle, assurant sa pérennité.

La voix de l’espace : La Milonga comme sanctuaire

Enfin, il existe un dernier interprète, silencieux mais omniprésent, qui conditionne toute l’expérience du tango : le lieu lui-même, la milonga.

 

Le seuil et le rituel

La milonga n’est pas simplement une salle de danse ; c’est un espace-temps protégé, un sanctuaire. Franchir le seuil d’une milonga, c’est accepter de quitter le monde verbal, bruyant et individualiste pour entrer dans un espace collectif régi par des codes non-verbaux.

  • Le “Cabecéo” et la “Mirada” : Le système d’invitation par le regard (mirada) et le signe de tête (cabecéo) est une grammaire sophistiquée du consentement. Il permet de choisir et d’être choisi sans la pression des mots, protégeant la dignité de chacun. C’est un code qui favorise un lien social respectueux et attentif.
  • La “Tanda” : La structure musicale en tandas (séries de 3 ou 4 morceaux du même style) crée des micro-cycles émotionnels. Danser une tanda entière avec un inconnu, c’est partager une intimité de 12 minutes, une expérience rare dans nos sociétés modernes fragmentées.

 

“El abrazo” : La thérapie par le contact

Au cœur de la milonga se trouve el abrazo (l’étreinte). Dans un monde marqué par la distanciation sociale et l’isolement numérique, le pouvoir thérapeutique du toucher bienveillant est immense. Le tango offre un cadre sécurisé pour ce contact.

 

L’Espace Diamono : Une Milonga moderne

L’Espace Diamono à Carouge incarne cette vision du lieu comme acteur du bien-être. En situant les cours et les milongas au sein d’une galerie d’art ethnographique, l’association crée une expérience de “neuro-esthétique”. Les œuvres d’art exposées, qu’il s’agisse de retables bouddhiques ou de textiles traditionnels, dialoguent avec la danse, créant un environnement stimulant qui nourrit l’esprit autant que le corps. C’est un espace “qui a une âme”, propice à la reconstruction du lien social pour les participants.

 

 

Tango pour Tous à Diamono

 

Conclusion : L’orchestre, c’est Nous

Au terme de cette exploration, la thèse centrale se confirme avec force : si Carlos Gardel a donné une voix mythique au tango, c’est l’orchestre — dans toutes ses acceptions métaphoriques — qui le fait vivre et perdurer.

Le tango est une construction collective portée par :

  1. La polyphonie des styles orchestraux (D’Arienzo, Di Sarli, Troilo) qui offre une gamme complète d’énergies pour toutes les humeurs et tous les corps.
  2. La résilience des voix marginalisées, qu’il s’agisse des femmes pionnières, des racines afro-argentines ou des immigrants inventant le Lunfardo pour survivre.
  3. L’audace des révolutionnaires comme Piazzolla qui ont brisé les cadres pour atteindre l’universel.
  4. La bienveillance de l’espace (la milonga) qui protège et codifie la rencontre.

Pour l’association Diamono, cette conclusion est plus qu’historique ; elle est programmatique. “Les voix de l’orchestre”, ce sont aujourd’hui les voix des bénéficiaires du programme “Tango pour Tous” : Christa (84 ans), Manuel (50 ans, en situation de handicap), et tous les autres participants cités dans les registres de l’association. Comme dans un orchestre typique où le rythme du piano soutient la mélodie du violon, Diamono crée une structure sociale où les participants se soutiennent mutuellement à travers el abrazo.

Le tango n’est pas une relique du passé ; c’est une technologie vivante de connexion humaine. Comme le dit l’adage argentin, “Le merle (Gardel) chante mieux chaque jour”, mais c’est l’orchestre tout entier qui nous permet de nous envoler.

autres Actualités

Adresse

4b rue des Moraines
1227 Carouge, Genève.

Suivez nous sur:

Tous droits réservés

Ils nous soutiennent: