Actualites/La figure de la mère dans le tango argentin

La figure de la mère dans le tango argentin

Carlos Gardel, madre hay una sola

De la « viejita » des poètes à l’abrazo : exil, mémoire et refuge dans la culture du tango

 Pourquoi la mère occupe-t-elle une place si singulière dans la poésie du tango argentin ?

Dans le Buenos Aires façonné par l’immigration, les départs et le déracinement, la madre, la vieja ou la viejita devient bien davantage qu’un personnage. Elle incarne les origines, la maison laissée derrière soi, la fidélité, le pardon et cet endroit imaginaire où l’on peut toujours revenir.

Des premiers chants populaires aux grandes voix du tango, de Carlos Gardel à Enrique Santos Discépolo, cette figure traverse toute une mémoire affective du Río de la Plata.

Elle raconte aussi quelque chose de profondément universel : notre besoin d’un lieu où être accueilli, reconnu et entouré.


 

Pourquoi la mère occupe-t-elle une place si importante dans le tango ?

Pour comprendre la présence de la mère dans la poésie du tango, il faut revenir au Buenos Aires de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

Entre 1880 et 1930, l’Argentine connaît une immigration transatlantique considérable. Italiens, Espagnols et migrants venus d’autres régions d’Europe et du monde arrivent par millions, attirés par la promesse d’une vie nouvelle.

Beaucoup sont de jeunes hommes.

Dans les quartiers populaires de Buenos Aires tels que La Boca, Barracas, Balvanera, etc. ils découvrent une ville en pleine transformation : le port, le travail, les logements collectifs des conventillos, le mélange des langues et des cultures, mais aussi la solitude et l’éloignement.

L’exil et la mémoire de celle qui est restée

Quitter son pays signifiait parfois quitter sa famille pour toujours.

Les communications étaient lentes, les voyages coûteux et le retour incertain. Dans cet univers marqué par la séparation, la mère pouvait devenir le symbole de tout ce qui avait été laissé derrière soi : la famille, l’enfance, la maison et la terre natale.

Dans de nombreux tangos, la vieja représente ainsi une sorte d’ancre affective.

La ville, avec ses lumières, ses cafés, ses cabarets, ses jeux et ses désillusions, apparaît parfois comme le lieu de l’instabilité.

À l’opposé, la maison maternelle devient le territoire du souvenir et de la permanence.

Lorsque tout semble perdu, il reste encore un endroit imaginaire où revenir : les bras de la mère.


 

La mère dans la poésie du tango argentin

La poésie du tango est peuplée de personnages : le compadrito, la milonguera, l’amant abandonné, l’immigrant, l’ami, le joueur, la femme aimée…

Mais la mère y occupe une place particulière.

Elle est fréquemment représentée comme celle qui attend, pardonne et demeure fidèle lorsque les autres liens se défont.

Il faut cependant lire cette opposition avec le regard d’aujourd’hui.

La mère idéalisée et la milonguera associée à la séduction ou aux désillusions appartiennent en grande partie à l’imaginaire poétique, souvent masculin, du tango de leur époque. Ces textes nous renseignent autant sur les représentations sociales du Buenos Aires d’alors que sur les femmes elles-mêmes.

C’est précisément ce qui rend leur lecture passionnante : derrière l’histoire sentimentale se dessine toute une société.


 

Pobre mi madre querida : la mère et le pardon

Bien avant l’âge d’or du tango, la figure maternelle est déjà présente dans la chanson populaire rioplatense.

Dans Pobre mi madre querida, œuvre du célèbre payador José Betinotti interprétée très tôt par Carlos Gardel, le narrateur devenu adulte regarde en arrière.

Il se souvient des souffrances qu’il a causées à sa mère et découvre, avec le recul, la profondeur de son affection.

La mère devient ici celle qui pardonne lorsque tout le reste semble condamner.

Ce thème reviendra constamment dans le tango : celui de l’enfant parti trop loin, du temps perdu et du désir impossible de retrouver intact le refuge de l’enfance.


 

Yo tengo una novia : un amour qui ne trahit pas

Dans la valse Yo tengo una novia, d’Enrique Cadícamo, enregistrée notamment par Ángel D’Agostino avec Ángel Vargas, le poète joue avec les attentes de l’auditeur.

Il parle d’abord d’un amour fidèle, patient et sincère.

Puis vient la révélation : cet amour n’est pas celui d’une amante.

C’est celui de sa mère.

La chanson transforme ainsi la figure maternelle en symbole d’une affection qui ne dépend ni de la réussite, ni du statut social, ni des aléas de la vie amoureuse.

Dans une ville où tant de relations semblent fragiles, elle représente la permanence.


 

Cafetín de Buenos Aires : quand le café ressemble à une mère

Cette symbolique prend une dimension particulièrement belle chez Enrique Santos Discépolo.

Dans Cafetín de Buenos Aires, écrit en 1948, le poète s’adresse au café de son quartier comme à un vieil ami.

Mais il va plus loin.

Le cafetín est ce qui, dans sa vie, a le plus ressemblé à sa mère.

Pourquoi ?

Parce que ses tables accueillent sans poser de questions.

On peut y arriver heureux ou défait, entouré ou seul. On peut y déposer ses désillusions, retrouver des amis, apprendre à regarder le monde.

Le café ne demande pas de justification.

Il accueille.

Dans l’univers de Discépolo, le cafetín devient ainsi une sorte de refuge maternel transposé dans la ville.

Cette idée rejoint une dimension essentielle de la culture porteña : le café n’est pas seulement un établissement où l’on consomme quelque chose. Il peut devenir un lieu d’appartenance, de transmission et de mémoire.


 

De la « viejita » à l’abrazo : une même symbolique du refuge ?

Cette représentation de la mère nous invite également à regarder autrement l’un des gestes fondamentaux du tango : el abrazo.

L’étreinte du tango n’est évidemment ni une relation maternelle ni, en elle-même, une thérapie.

Mais elle peut être envisagée comme un espace relationnel singulier.

Deux personnes se rencontrent.

Elles établissent un cadre.

Elles cherchent ensemble un équilibre.

Elles apprennent à écouter le mouvement de l’autre sans perdre leur propre axe.

Certaines notions issues de la psychologie, comme la « base de sécurité » développée dans la théorie de l’attachement ou le concept de holding associé aux travaux de Donald Winnicott, offrent ici une grille de lecture intéressante, à condition de ne pas confondre métaphore et démonstration scientifique.

Dans l’abrazo, ce qui nous intéresse est avant tout l’expérience de la relation : être présent sans envahir, soutenir sans retenir, écouter sans anticiper.

Le tango nous rappelle alors quelque chose de très simple :

on peut être pleinement soi tout en étant profondément en relation avec l’autre.


 

Le bercement, la valse et la mémoire du corps

Il existe aussi dans le tango une expérience que les mots décrivent difficilement : celle du bercement.

Elle apparaît particulièrement dans la valse argentine.

Ses trois temps invitent au mouvement circulaire, au balancement, à la continuité.

Le corps ne suit plus seulement une succession de pas : il entre dans un mouvement partagé.

Peut-être est-ce aussi pour cela que certaines valses provoquent une émotion si immédiate.

Elles semblent réveiller quelque chose de très ancien : le souvenir du mouvement, de la proximité et de la douceur.


 

De Buenos Aires à Carouge : faire vivre cet héritage autrement

À l’Espace Diamono, à Carouge, ces histoires ne sont pas seulement étudiées comme des témoignages du passé.

Elles nous interrogent sur le présent.

Que signifie accueillir quelqu’un ?

Comment créer un lieu où une personne puisse entrer sans devoir justifier sa présence ?

Comment la musique, la danse, la conversation et la rencontre peuvent-elles contribuer à recréer du lien dans une société où l’isolement touche de nombreuses personnes ?

C’est autour de ces questions que nous avons imaginé le Café-Tango de Diamono.

Chaque mercredi matin, il devient une parenthèse ouverte : un endroit où l’on peut venir écouter un tango, découvrir son histoire, faire quelques pas, rencontrer d’autres personnes ou simplement s’asseoir autour d’un café.

Il n’est pas nécessaire de savoir danser.

Il n’est même pas nécessaire d’avoir envie de danser.

L’essentiel est ailleurs : dans la possibilité de partager un moment.


 

Tango, mémoire et transmission

Le tango est né de rencontres.

Rencontres entre des populations, des langues, des rythmes et des histoires venues de différents horizons.

Sa poésie a conservé la mémoire des départs, des absences, des amours perdues, des quartiers transformés et des êtres auxquels on aurait voulu pouvoir revenir.

Parmi toutes ces figures, celle de la mère demeure l’une des plus puissantes.

Peut-être parce qu’au-delà de la viejita des anciens tangos, elle pose une question qui traverse les époques :

où trouvons-nous refuge lorsque le monde devient incertain ?

Pour les poètes du tango, la réponse était parfois la mère.

Pour Discépolo, elle pouvait aussi prendre la forme d’un petit café de Buenos Aires.

Et aujourd’hui encore, nous pouvons continuer à inventer ces lieux : des espaces où l’on se rencontre, où l’on écoute et où personne n’a besoin de prouver qu’il mérite d’être accueilli.


 

Et si cette histoire se poursuivait autour d’un café ?

À l’Espace Diamono, nous aimons penser le tango comme un patrimoine vivant : une musique et une danse, bien sûr, mais aussi une formidable manière d’explorer la mémoire, la relation et les liens humains.

C’est dans cet esprit que notre Café-Tango ouvre ses portes chaque mercredi matin à Carouge.

Venez découvrir les histoires du tango, écouter sa musique, faire quelques pas ou simplement partager un café et un moment de conversation.

 

Poursuivre la lecture dans les Carnets de Diamono

autres Actualités

Adresse

4b rue des Moraines
1227 Carouge, Genève.

Suivez nous sur:

Tous droits réservés

Ils nous soutiennent: